texte magnifique de Angeles, j'me suis permis de le publier pour elle ! Merci à ceux qui le liront en entier. J'allait presque vous dire courage mais je me suis ravisée. Une fois que vous serez lancée dans cette nouvelle vous n'aurez absolument pas besoin de courage pour la lire, elle est tellement bien !!!
C'était le rendez-vous mensuel. Le médecin m'a dit que ça marchait. Que ça valait le coup. Qu'avec ça, c'était la victoire assurée. J'ai dit que j'allais réfléchir. C'est pas une chose qu'on prend à la légère. Et pis j'en ai parlé à Lucien, un pote.
C'est bien, qu'il m'a dit ! Mais lui pendant des années il a baigné dedans, il n'a pas de recul.
Moi, je débute. Eh oui, faut bien !
La vie, j'y connais pas grand-chose. A part que... Non, en fait non, qu'est-ce que je dis ! J'y connais vraiment rien ! C'est vrai, on m'a dit de me méfier de plein de gens. Qu'il ne fallait pas se fier aux apparences... et blablabla et blablabla...
Mais bon.
Je me suis dit que j'avais beaucoup de choses à perdre. Et aussi trop de choses à gagner. Comme des petits pois rouges. Sur fond blanc. Le jaune, j'y pensais. Mais fais pas ta grosse rêveuse, que je me suis dit. Quand t'as des mecs qui sortent du cancer, qui ont vu la mort en face, et qui ont eu la force de lui dire « non, en fait non, pas tout de suite, j'ai pas fini ce que j'avais à faire ». Et que ces gars là, ou plutôt CE gars, il revient dans le milieu et il s'approprie sa couleur : le jaune. Encore et toujours. Ben dans ce cas, garde les pieds sur terre et pense à un autre maillot ! Blanc à pois rouges. Pour moi.
Donc ma décision a vite été prise. Moi je peux pas réfléchir longtemps. C'est pas de ma faute, j'arrive pas ! Alors je me décide vite.
Après, deux jours plus tard, je suis retourné chez le toubib. Je me suis adressé à sa secrétaire. Une femme en rouge. J'aime bien le rouge. Surtout les pois. Le médecin m'a expliqué comment ça allait se passer. Une injection par mois. Des trucs rouges qu'il te fout dans le sang. Des globules, je crois. Ca fait que les muscles ils ont moins mal. Ou un truc comme ça. Enfin, ça marche bien quoi ! Il a refermé son dossier. L'élastique a claqué. Il y a une image qui m'est venue. Une culotte qui claque. Clac. Comme quand ça devient chaud avec ta copine. Des fois ça fait clac. Je suis monté dans la voiture et à la radio, ils passaient « je n'ai besoin de personne en Harley Davidson, je ne connais plus personne... » etc. Ca m'a fait penser à un truc qu'on m'a dit quand j'étais petit : on ne peut compter sur personne. Des foutaises ! Non, en fait je sais pas. Et pis il y a eu un flash info : « fait du jour : un homme fait demi-tour sur l'autoroute pour rejoindre une sortie, provoquant huit morts et soixante blessés... » Tous des cons ! Je suis rentré chez moi. Dans ma maison. Ou mon pavillon, comme vous voulez. Mais moi je préfère « maison », ça fait moins snob !
Un mois plus tard, j'ai testé ce truc à l'entraîne ment avec l'équipe. C'est pas mal. Ou plutôt t'as pas mal aux jambes. Et ça, c'est pratique ! En se changeant, Coco m'a raconté un truc qui lui était arrivé : il s'était fait défoncer sa voiture par un sanglier. « De la mauvaise graine, ces bêtes –là » qu'il m'a dit.
Ensuite, ça s'est passé très vite. Les entraînement, les rendez- vous tous les mois... Et j'ai vite progressé. Et le tour est arrivé. Enfin, entre temps je suis allé au cinéma, voir Le roi danse, d'André Corbiau. Ca n'a aucun rapport mais bon. Je vous ai dit, faut pas m'en vouloir, j'ai un c½ur simple. Je dis ce qui me passe par la tête. Et pas des histoires à dormir debout. En fait si, ça m'arrive. Des fois.
Donc je disais, le tour est arrivé. On a dû se teindre les cheveux en blond. Les tests qui progressent... Putain de toubib ! Il m'avait dit qu'il n'y avait vraiment aucun risque. Et là, il nous sort : « sortons couverts, on sait jamais ! ».
Je les enchaînés, las ascensions : le Mont Ventoux, le Tourmalet... Et les petits pois rouges qui affluaient. Sur fond blanc. Le bonheur ! Pourtant, les jours de repos, les globules rouges et tout ce qui était rouge me montaient à la tête. J'hallucinais. Je me prenais pour Diderot, Voltaire. Et je les connaissais pas, ces mecs-là ! C'est loin le lycée ! Mais là ça me revenait, mélangé à des fleurs, des papillons... Le médecin m'a dit : « Effets secondaires, faut pas s'en faire ». Et en plus il était fort en rimes.
Je les ai eus ces petits pois rouges ! J'ai eu aussi les félicitations du président. Chirac. Bizarre, le mec. Mais sympa. Enfin je peux pas dire, après une poignée de main...
Et on s'est fait chopé. Putain de toubib ! On ne peut compter sur personne. Il avait raison ce type. On m'a tout enlevé, l'équipe a coulé. Ca m'a fait comme une I.I.G., une Intervention Involontaire de Grossesse. Même si je ne sais pas ce que c'est. Et que je ne le saurais jamais. On m'a enlevé un bout de moi. Notre coach est allé en taule. Quand je lui ai dit au revoir, il m'a dit en me tendant sa montre : « Adieu, petit frère, je te laisse ma montre ». Elle était arrêtée à 15h05, l'heure de ma victoire au Tourmalet. J'ai chialé.
Je n'ai eu qu'une chose à dire. J'arrivais pas à placer d'autres mots : « J'ai été dopé à l'insu de mon plein gré ». Je croyais que le vélo, le tour de France, le maillot à pois, je croyais que tout ça c'était fini...